Lorsque les rivières débordent, le premier réflexe consiste souvent à vouloir les contenir. Construire des digues, canaliser les cours d’eau, évacuer l’eau le plus vite possible. Pourtant, depuis plusieurs décennies, les spécialistes de la gestion des risques d’inondation défendent une approche parfois contre-intuitive : laisser l’eau s’étendre là où elle peut le faire sans danger.
Cette stratégie repose sur un outil aussi simple qu’efficace : les zones d’expansion de crue.
Longtemps négligés, ces espaces naturels sont aujourd’hui considérés comme des alliés précieux face à l’augmentation des épisodes météorologiques extrêmes et aux conséquences du changement climatique.
Qu’est-ce qu’une zone d’expansion de crue ?
Une zone d’expansion de crue (ZEC) est un espace naturel du lit majeur d’un cours d’eau dans lequel les eaux peuvent temporairement se répandre lors des épisodes de crue.
Ces espaces peuvent être préservés dans leur état naturel ou faire l’objet d’aménagements légers visant à restaurer leur capacité de stockage des eaux de crue.
Situées dans le lit majeur des rivières, ces zones permettent de stocker momentanément une partie des volumes d’eau lors des épisodes de crue en jouant le rôle d’une immense zone tampon pour en atténuer les effets.
Concrètement, lorsqu’une rivière déborde, l’eau s’étale dans ces espaces plutôt que de se concentrer uniquement dans le cours d’eau. Ce stockage temporaire permet de ralentir l’écoulement et de réduire l’intensité de la crue en aval.
Les zones d’expansion de crue sont généralement constituées de prairies inondables, de zones humides, de forêts alluviales ou de terres agricoles peu urbanisées situées dans le lit majeur des cours d’eau. Dans certains cas, des travaux de restauration peuvent être réalisés pour redonner à ces espaces leur fonctionnalité hydraulique lorsque celle-ci a été altérée par des remblais, des infrastructures ou des aménagements anciens.
Les zones d’expansion de crue ne doivent pas être confondues avec les ouvrages de stockage artificiels tels que les bassins écrêteurs de crue ou les barrages de rétention.
Une ZEC repose avant tout sur le fonctionnement naturel du cours d’eau et de son lit majeur. Les interventions réalisées consistent généralement à restaurer ou faciliter la connexion entre la rivière et ses espaces d’inondation naturels (abaissement de berges, suppression de remblais, restauration de zones humides, reconnexion de bras secondaires..). Cette approche s’inscrit dans les solutions fondées sur la nature privilégiées aujourd’hui pour la gestion des inondations.

Depuis quand existe ce concept ?
Les plaines inondables existent naturellement depuis toujours. Pendant des siècles, les cours d’eau ont débordé librement dans leurs lits majeurs, faisaient partie de leur fonctionnement normal.
Mais l’urbanisation croissante (logements, routes, lotissements, zones d’activités…) l’endiguement des cours d’eau et l’artificialisation des sols ont progressivement réduit ces espaces naturels, réduisant progressivement les espaces disponibles pour les crues.
Alors lorsque l’eau ne peut plus s’étaler, elle reste concentrée dans le lit du cours d’eau, ce qui peut accentuer les inondations ailleurs.
À partir des années 1980 et 1990, les politiques publiques françaises ont commencé à réintégrer les zones d’expansion de crue dans les stratégies de prévention des inondations.
La circulaire du 24 janvier 1994 relative à la gestion des zones inondables marque une étape importante en définissant les zones d’expansion des crues comme des secteurs à préserver pour leur rôle dans la réduction des risques d’inondation.
Aujourd’hui, leur préservation est inscrite dans les documents de planification de l’eau et de l’aménagement du territoire, notamment les SDAGE, les SAGE et les Plans de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI).
Pourquoi sont-elles si importantes ?
Si les zones d’expansion de crue suscitent aujourd’hui autant d’intérêt, c’est parce qu’elles répondent simultanément à plusieurs enjeux.
Réduire les risques d’inondation
Face à une crue, ces espaces fonctionnent comme des réservoirs temporaires capables de stocker des volumes parfois considérables d’eau. Plus la surface disponible est importante, plus leur effet régulateur peut être significatif et permet de protéger les populations et les biens.
En stockant temporairement l’eau, elles permettent :
- d’abaisser les niveaux d’eau lors des crues ;
- de ralentir la vitesse des écoulements ;
- de réduire les débits de pointe ;
- de limiter les dommages et les coûts liés aux dommages dans les zones urbanisées situées en aval.
On parle souvent « d’écrêtement des crues » : le pic de crue est moins élevé et s’étale sur une durée plus longue.
Favoriser la biodiversité
Les zones d’expansion de crue constituent également des milieux naturels remarquables.
Les inondations périodiques favorisent la création d’habitats variés pour la faune et la flore. Elles permettent notamment le transport des sédiments, la régénération des milieux humides, le bon fonctionnement écologique des cours d’eau et le développement d’espèces adaptées à ces conditions particulières.
Enfin ces espaces jouent également un rôle de corridor écologique entre différents milieux naturels.
Participer au cycle naturel de l’eau
En permettant à l’eau de séjourner temporairement sur les sols, les zones d’expansion de crue favorisent également l’infiltration vers les nappes souterraines. Elles contribuent ainsi à la recharge des ressources en eau et au maintien des écosystèmes aquatiques.
Autrement dit, elles rendent plusieurs services environnementaux en même temps.
Pourquoi ne pas en créer partout ?
Comme toute solution fondée sur la nature, les zones d’expansion de crue présentent certaines contraintes.
Une disponibilité foncière parfois difficile
La préservation ou la restauration de ces espaces nécessite de disposer de surfaces importantes, souvent situées sur des terrains agricoles ou à proximité de zones urbanisées. Dans de nombreux territoires fortement aménagés, ces surfaces sont devenues rares. Leur préservation peut donc nécessiter des arbitrages en matière d’aménagement du territoire.
Une efficacité qui dépend du contexte
Les zones d’expansion de crue ne permettent pas de supprimer totalement le risque d’inondation. Leur efficacité dépend de nombreux facteurs : superficie disponible, fréquence des crues, configuration hydraulique du bassin versant ou encore état de conservation des milieux naturels.
Une acceptabilité nécessaire et une solidarité entre l’amont et l’aval
Le principe même d’une zone d’expansion de crue consiste à accepter que certains espaces puissent être temporairement inondés afin de mieux protéger d’autres secteurs plus vulnérables. Cette logique de solidarité à l’échelle du bassin versant nécessite souvent un dialogue étroit avec les propriétaires fonciers, les agriculteurs et les habitants, et donc une gestion collective à l’échelle du bassin versant.
Redonner de l’espace à la rivière
Longtemps, les politiques de gestion des inondations ont consisté à contenir les cours d’eau par des digues ou à accélérer l’évacuation des eaux. Les pouvoirs publics ont alors cherché à maîtriser l’eau en la contraignant.
Aujourd’hui, les connaissances scientifiques montrent qu’il est souvent plus efficace de redonner de l’espace aux rivières lorsqu’elles en ont besoin.
Les zones d’expansion de crue illustrent parfaitement cette évolution : préserver ou restaurer les espaces naturels d’inondation des cours d’eau afin de réduire les risques tout en améliorant le fonctionnement écologique des milieux aquatiques. Elles constituent aujourd’hui l’une des principales solutions fondées sur la nature pour la prévention des inondations.
Une démarche pragmatique qui rappelle une évidence parfois oubliée : lors des crues, l’eau cherche toujours sa place. Mieux vaut parfois lui en réserver une que la laisser la trouver seule.
Ainsi elles permettent de mieux protéger les habitants tout en renforçant la résilience des territoires face aux défis climatiques à venir.
